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Licence 2 · Analyse numérique L2 — Méthodes d'approximation
Interpolation et approximation de fonctions
Interpolation et approximation de fonctions
1. Le problème de l'interpolation
Étant donné points avec les deux à deux distincts, on cherche une fonction simple (le plus souvent un polynôme) passant exactement par tous ces points. C'est le problème de l'interpolation.
Motivation : on dispose souvent de valeurs mesurées d'une fonction en quelques points seulement (mesures expérimentales, table de valeurs), et on veut estimer entre ces points, ou en construire une approximation calculable simplement (un polynôme s'évalue avec des additions et multiplications, contrairement à , , etc.).
2. Existence et unicité du polynôme interpolateur
Théorème : étant donné points avec les distincts, il existe un unique polynôme de degré tel que pour tout .
Idée d'unicité : si et conviennent tous deux, est un polynôme de degré ayant racines distinctes (), donc .
3. Polynômes de base de Lagrange
Pour , on définit le polynôme de Lagrange associé à :
Ce polynôme a la propriété remarquable (on dit que , le symbole de Kronecker).
4. Formule d'interpolation de Lagrange
Le polynôme interpolateur cherché s'écrit alors simplement :
On vérifie immédiatement que (seul le terme survit, valant ).
Exemple résolu : interpoler les points , , par un polynôme de degré .
En développant : . Après simplification (mise sur dénominateur commun ) : . On vérifie : ✓, ✓, ✓.
5. Inconvénients de Lagrange et alternative (différences divisées de Newton)
La formule de Lagrange est élégante mais coûteuse à recalculer entièrement si l'on ajoute un nouveau point. La forme de Newton (différences divisées), hors-programme détaillé ici, permet une construction incrémentale ; nous nous concentrons sur la formule de Lagrange comme outil conceptuel de référence.
6. Erreur d'interpolation
Si est la fonction que l'on cherche à approcher (et dont les sont les valeurs exactes aux points d'interpolation), et est fois dérivable, l'erreur d'interpolation en un point est donnée (admis) par :
pour un certain dans le plus petit intervalle contenant (formule analogue au reste de Taylor-Lagrange).
Conséquences pratiques :
- L'erreur s'annule bien aux points d'interpolation (le produit s'annule).
- L'erreur dépend de la régularité de (dérivée -ième) et de l'écartement des points .
- Attention au phénomène de Runge : augmenter le degré du polynôme interpolateur (en ajoutant des points équirépartis) ne garantit pas une meilleure approximation — l'erreur peut au contraire exploser près des bords de l'intervalle pour certaines fonctions (exemple classique : sur ). C'est pourquoi en pratique on préfère souvent l'interpolation par morceaux (splines) à l'interpolation par un seul polynôme de haut degré.
7. Exemple résolu d'estimation d'erreur
Énoncé : on interpole aux points , par un polynôme de degré (la droite passant par et ). Majorer l'erreur en .
Résolution : sur . La formule du reste donne . L'erreur réelle est en fait bien plus petite (environ ), cette estimation étant volontairement majorante (pire cas).
Exercices de la leçon
Exercice 1
Combien de points sont nécessaires pour déterminer de façon unique un polynôme interpolateur de degré ?
Corrigé
Un polynôme de degré est déterminé de façon unique par points distincts. Pour , il faut donc points.
Exercice 2
Vrai ou faux : le polynôme de Lagrange vaut en et en tous les autres points d'interpolation.
Corrigé
Vrai. C'est exactement la propriété de construction : , qui vaut si et sinon.
Exercice 3
Calculer le polynôme interpolateur de degré passant par et .
Corrigé
Pour deux points, le polynôme interpolateur de degré est la droite les reliant. Pente . . Vérification : ✓, ✓.
Exercice 4
Vrai ou faux : l'erreur d'interpolation est nulle aux points d'interpolation .
Corrigé
Vrai. Par construction, exactement, et la formule du reste s'annule bien en car le produit contient le facteur .
Exercice 5
Construire le polynôme de Lagrange pour les points , , .
Corrigé
.
Exercice 6
Déterminer le polynôme interpolateur de degré passant par , , , et reconnaître une fonction usuelle.
Corrigé
On cherche . . . . En soustrayant la première équation : , donc . . C'est cohérent : les points donnés sont exactement ceux de la fonction , et comme est elle-même un polynôme de degré , l'interpolation la retrouve exactement (l'erreur d'interpolation est nulle partout car ).
Exercice 7
Vrai ou faux : augmenter le nombre de points d'interpolation équirépartis garantit toujours une meilleure approximation de la fonction sur tout l'intervalle.
Corrigé
Faux. C'est le phénomène de Runge : pour certaines fonctions (par exemple sur ), augmenter le degré du polynôme interpolateur avec des points équirépartis fait au contraire exploser l'erreur près des bords de l'intervalle.
Exercice 8
Pour , on interpole aux points , par une droite. Majorer l'erreur en sachant que sur .
Corrigé
La formule du reste donne .
Exercice 9
Montrer que la somme vaut pour tout (indication : interpoler la fonction constante ).
Corrigé
Considérons la fonction constante . Elle vérifie pour tout . Son polynôme interpolateur (de degré ) associé à ces points est, par la formule de Lagrange, . Mais le polynôme constant (de degré ) interpole évidemment aussi ces mêmes points ( pour tout ). Par unicité du polynôme interpolateur de degré , on a , c'est-à-dire pour tout . C'est une identité remarquable, utile pour vérifier des calculs de polynômes de Lagrange.
Exercice 10
Soit un polynôme de degré . Montrer que son polynôme interpolateur de Lagrange en points distincts quelconques est lui-même (et donc l'erreur d'interpolation est nulle).
Corrigé
Par définition, le polynôme interpolateur associé aux points est l'unique polynôme de degré tel que pour tout . Or est elle-même un polynôme de degré et vérifie trivialement . Par l'unicité du théorème d'interpolation, on a donc . Conséquence : l'erreur d'interpolation pour un polynôme de degré interpolé en points est identiquement nulle, ce qui est cohérent avec la formule du reste , où puisque .
Exercice 11
Construire le polynôme de Lagrange interpolant , , .
Corrigé
Posons . . . . En ajoutant les deux dernières équations : , puis . . Vérification : ✓, ✓, ✓.
Exercice 12
Pourquoi dit-on que la formule de Lagrange est coûteuse à mettre à jour lorsqu'on ajoute un nouveau point d'interpolation ?
Corrigé
Chaque polynôme de base dépend explicitement de tous les points déjà présents. Si l'on ajoute un nouveau point , chaque doit être recalculé (un facteur supplémentaire apparaît au numérateur et au dénominateur). Il n'y a donc aucune réutilisation des calculs précédents. C'est pourquoi, en pratique numérique, on utilise plutôt la forme de Newton par différences divisées, qui permet d'ajouter un point en ajoutant simplement un terme supplémentaire à une somme déjà calculée, sans tout recommencer.
Exercice 13
Soit interpolée par un polynôme de degré en points sur . Sachant que , donner la forme générale de la borne d'erreur (sans calcul numérique complet).
Corrigé
La formule générale du reste donne , en utilisant et . La majoration précise dépend ensuite du choix des points et de la position de .
Exercice 14
Vrai ou faux : si les d'un jeu de points sont tous égaux à une constante , le polynôme interpolateur est le polynôme constant .
Corrigé
Vrai. Le polynôme constant vérifie bien pour tout , et il est de degré . Par unicité du polynôme interpolateur de degré , c'est forcément lui (on retrouve aussi ce résultat via , en utilisant l'identité vue précédemment).
Exercice 15
Expliquer en une phrase pourquoi l'interpolation par morceaux (splines, par exemple linéaires ou cubiques) est souvent préférée à l'interpolation par un seul polynôme de haut degré pour un grand nombre de points.
Corrigé
Un polynôme unique de degré élevé passant par de nombreux points a tendance à osciller fortement entre les points de contrôle (phénomène de Runge), surtout près des bords, et peut être numériquement instable (sensibilité aux erreurs d'arrondi, voir la dernière leçon de ce cours). L'interpolation par morceaux (splines) utilise des polynômes de bas degré sur chaque sous-intervalle, raccordés avec une certaine régularité (continuité de la fonction, parfois de sa dérivée) : cela évite les oscillations globales et donne une approximation beaucoup plus stable et fidèle, ce qui explique son usage quasi systématique en pratique (graphisme, CAO, analyse numérique appliquée).
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