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Licence 3 · Géométrie L3 — Courbes et surfaces

Seconde forme fondamentale et courbure de Gauss

Seconde forme fondamentale et courbure de Gauss

1. Vecteur normal unitaire

Pour une surface paramétrée régulière X(u,v)X(u,v), le vecteur normal unitaire est n=Xu×XvXu×Xv\mathbf{n}=\dfrac{X_u\times X_v}{\|X_u\times X_v\|}. Il est orthogonal au plan tangent en chaque point et donne une orientation à la surface (le choix du signe dépend du paramétrage).

2. Seconde forme fondamentale

La seconde forme fondamentale IIII mesure la façon dont la surface s'écarte de son plan tangent (sa courbure « extrinsèque »). On définit :

L=XuunM=XuvnN=XvvnL=X_{uu}\cdot\mathbf{n} \qquad M=X_{uv}\cdot\mathbf{n} \qquad N=X_{vv}\cdot\mathbf{n}

et pour w=aXu+bXvw=aX_u+bX_v : II(w,w)=La2+2Mab+Nb2II(w,w)=La^2+2Mab+Nb^2. (Attention : ce NN n'est pas le vecteur normal n\mathbf{n}, mais un coefficient scalaire — la notation classique, bien qu'ambiguë, est universelle.)

3. Courbures principales et courbure de Gauss

En chaque point, on définit la courbure de Gauss :

K=LNM2EGF2K = \frac{LN-M^2}{EG-F^2}

et la courbure moyenne H=EN2FM+GL2(EGF2)H=\dfrac{EN-2FM+GL}{2(EG-F^2)}. Les courbures principales κ1,κ2\kappa_1,\kappa_2 (valeurs propres de l'application de Weingarten) vérifient K=κ1κ2K=\kappa_1\kappa_2 et H=(κ1+κ2)/2H=(\kappa_1+\kappa_2)/2 : KK et HH sont respectivement le produit et la moyenne des courbures extrémales des sections normales de la surface.

Classification des points : K>0K>0 : point elliptique (la surface se courbe du même côté dans toutes les directions, comme sur une sphère) ; K<0K<0 : point hyperbolique (selle de cheval, comme sur un paraboloïde hyperbolique) ; K=0K=0 : point parabolique (comme sur un cylindre).

4. Exemple résolu — la sphère

Pour X(u,v)=(Rcosusinv,Rsinusinv,Rcosv)X(u,v)=(R\cos u\sin v,R\sin u\sin v,R\cos v), on a déjà E=R2sin2v,F=0,G=R2E=R^2\sin^2v,F=0,G=R^2. Le vecteur normal est n=X/R\mathbf{n}=-X/R (pointant vers le centre, à un signe de convention près). Un calcul direct des dérivées secondes donne L=Rsin2vL=R\sin^2v, M=0M=0, N=RN=R. D'où :

K=LNM2EGF2=Rsin2v×R0R2sin2v×R20=R2sin2vR4sin2v=1R2K = \frac{LN-M^2}{EG-F^2} = \frac{R\sin^2v\times R - 0}{R^2\sin^2v\times R^2-0} = \frac{R^2\sin^2v}{R^4\sin^2v} = \frac{1}{R^2}

La courbure de Gauss de la sphère est constante, égale à 1/R21/R^2 : plus la sphère est grande, moins elle est courbée.

5. Exemple résolu — le cylindre

Pour le cylindre X(u,v)=(Rcosu,Rsinu,v)X(u,v)=(R\cos u,R\sin u,v), on calcule L=RL=-R, M=0M=0, N=0N=0 (la direction vv, le long de l'axe, ne courbe pas du tout). D'où :

K=LNM2EGF2=(R)×00R2×10=0K = \frac{LN-M^2}{EG-F^2} = \frac{(-R)\times0-0}{R^2\times1-0} = 0

Le cylindre a une courbure de Gauss nulle partout, comme le plan — cohérent avec le fait (vu à la leçon précédente) que le cylindre est isométrique au plan.

6. Theorema egregium de Gauss

Théorème (Gauss, 1827) : la courbure de Gauss KK ne dépend que de la première forme fondamentale (E,F,G)(E,F,G) et de ses dérivées — pas de la seconde forme fondamentale, et donc pas de la façon dont la surface est plongée dans R3\mathbb{R}^3. C'est une quantité intrinsèque.

Conséquence majeure : deux surfaces isométriques (même première forme fondamentale) ont nécessairement la même courbure de Gauss en points correspondants. C'est pourquoi le plan (K=0K=0) et la sphère (K=1/R20K=1/R^2\neq0) ne sont jamais isométriques : on ne peut pas représenter une carte de la Terre sur une feuille plane sans déformer distances ou aires — c'est un théorème, pas une limitation technique des cartographes.

7. Récapitulatif


NotionFormule
|---|---|




Vecteur normaln=(Xu×Xv)/Xu×Xv\mathbf{n}=(X_u\times X_v)/\|X_u\times X_v\|
Seconde formeL=Xuun, M=Xuvn, N=XvvnL=X_{uu}\cdot\mathbf{n},\ M=X_{uv}\cdot\mathbf{n},\ N=X_{vv}\cdot\mathbf{n}
Courbure de GaussK=(LNM2)/(EGF2)K=(LN-M^2)/(EG-F^2)
Courbure moyenneH=(EN2FM+GL)/(2(EGF2))H=(EN-2FM+GL)/\big(2(EG-F^2)\big)
Theorema egregiumKK ne dépend que de E,F,GE,F,G (quantité intrinsèque)

Exercices de la leçon

Exercice 1

Comment définit-on le coefficient LL de la seconde forme fondamentale ?

Corrigé

LL est la projection de la dérivée seconde XuuX_{uu} sur le vecteur normal n\mathbf{n} : L=XuunL=X_{uu}\cdot\mathbf{n}, mesurant la courbure de la surface dans la direction uu.

Exercice 2

Vrai ou faux : un point de courbure de Gauss K>0K>0 est dit point elliptique.

Corrigé

Vrai. Quand K>0K>0, les deux courbures principales sont de même signe : la surface se courbe du même côté dans toutes les directions normales (comme un point de la sphère), on parle de point elliptique.

Exercice 3

Quelle est la courbure de Gauss de la sphère de rayon RR ?

Corrigé

Le calcul direct (cours §4) donne K=1/R2K=1/R^2, constante en tout point de la sphère.

Exercice 4

Vrai ou faux : le cylindre a une courbure de Gauss nulle partout.

Corrigé

Vrai. Comme calculé au cours §5, K=0K=0 pour le cylindre, ce qui est cohérent avec son isométrie au plan (theorema egregium).

Exercice 5

Que dit le theorema egregium de Gauss ?

Corrigé

Le theorema egregium (« théorème remarquable ») énonce que KK est une quantité intrinsèque, calculable à partir de E,F,GE,F,G seuls (et de leurs dérivées), sans référence à la façon dont la surface est plongée dans l'espace.

Exercice 6

Pour un point hyperbolique (selle de cheval), quel est le signe de la courbure de Gauss KK ?

Corrigé

Au point hyperbolique, les deux courbures principales sont de signes opposés (la surface se courbe vers le haut dans une direction et vers le bas dans l'autre), donc leur produit K=κ1κ2<0K=\kappa_1\kappa_2<0.

Exercice 7

Sachant que pour le cylindre L=R,M=0,N=0,E=R2,F=0,G=1L=-R,M=0,N=0,E=R^2,F=0,G=1, retrouver K=0K=0 par le calcul.

Corrigé

K=LNM2EGF2=(R)×00R2×10=0R2=0K=\dfrac{LN-M^2}{EG-F^2}=\dfrac{(-R)\times0-0}{R^2\times1-0}=\dfrac{0}{R^2}=0.

Exercice 8

Vrai ou faux : la courbure moyenne HH est toujours égale au produit des courbures principales.

Corrigé

Faux. C'est la courbure de Gauss KK qui est le produit des courbures principales (K=κ1κ2K=\kappa_1\kappa_2) ; la courbure moyenne HH en est la moyenne arithmétique (H=(κ1+κ2)/2H=(\kappa_1+\kappa_2)/2).

Exercice 9

Une surface minimale (comme une bulle de savon) vérifie H=0H=0 en tout point. Que peut-on en déduire sur le signe de KK en tout point non plat ?

Corrigé

Si H=(κ1+κ2)/2=0H=(\kappa_1+\kappa_2)/2=0, alors κ2=κ1\kappa_2=-\kappa_1, donc K=κ1κ2=κ120K=\kappa_1\kappa_2=-\kappa_1^2\leq0 : tout point d'une surface minimale est soit plat (K=0K=0, quand κ1=κ2=0\kappa_1=\kappa_2=0) soit hyperbolique (K<0K<0).

Exercice 10

Pourquoi ne peut-on jamais réaliser une carte plane parfaitement fidèle (sans aucune déformation) de la Terre, en s'appuyant sur le theorema egregium ?

Corrigé

Une carte « parfaitement fidèle » correspondrait à une isométrie entre une portion de la sphère terrestre (de courbure de Gauss K=1/R2K=1/R^2, constante et non nulle) et une portion du plan de la carte (de courbure de Gauss K=0K=0, car le plan est plat).

Or le theorema egregium de Gauss affirme que la courbure de Gauss est un invariant isométrique : deux surfaces isométriques ont nécessairement la même courbure de Gauss en points correspondants.

Comme 1/R201/R^2\neq0 pour la sphère terrestre alors que K=0K=0 pour le plan, aucune isométrie (même locale, sur une petite région) entre la sphère et le plan ne peut exister. C'est pourquoi toute projection cartographique (Mercator, Lambert, etc.) déforme nécessairement soit les distances, soit les angles, soit les aires — il s'agit d'un théorème mathématique, pas d'une limitation des techniques de cartographie actuelles.

Exercice 11

Démontrer que pour une surface développable (isométrique au plan, comme le cylindre ou le cône), on a nécessairement K=0K=0 en tout point.

Corrigé

Étape 1 — courbure du plan. Pour le plan X(u,v)=(u,v,0)X(u,v)=(u,v,0), toutes les dérivées secondes sont nulles (Xuu=Xuv=Xvv=0X_{uu}=X_{uv}=X_{vv}=0), donc L=M=N=0L=M=N=0, et K=LNM2EGF2=0EGF2=0K=\dfrac{LN-M^2}{EG-F^2}=\dfrac{0}{EG-F^2}=0.

Étape 2 — invariance isométrique de KK. Par le theorema egregium, la courbure de Gauss KK ne dépend que de la première forme fondamentale (E,F,G)(E,F,G) (et de ses dérivées), pas du plongement particulier dans R3\mathbb{R}^3.

Étape 3 — conclusion. Si une surface SS est isométrique au plan (c'est-à-dire qu'il existe un paramétrage de SS ayant la même première forme fondamentale que le plan, à un changement de coordonnées près), alors par le theorema egregium, sa courbure de Gauss en tout point correspondant est la même que celle du plan, c'est-à-dire 00.

Donc toute surface développable (cylindre, cône, et plus généralement toute surface qu'on peut « dérouler » à plat sans déformation) a K=0K=0 en tout point. \square C'est cohérent avec les calculs explicites du cylindre (§5 du cours).

Exercice 12

Calculer la courbure de Gauss du paraboloïde X(u,v)=(u,v,u2+v2)X(u,v)=(u,v,u^2+v^2) à l'origine (0,0)(0,0), sachant qu'en ce point E=1,F=0,G=1E=1,F=0,G=1 et que n=(0,0,1)\mathbf{n}=(0,0,1) (vecteur normal vertical), Xuu=(0,0,2)X_{uu}=(0,0,2), Xuv=(0,0,0)X_{uv}=(0,0,0), Xvv=(0,0,2)X_{vv}=(0,0,2).

Corrigé

Calcul des coefficients de la seconde forme fondamentale :

L=Xuun=(0,0,2)(0,0,1)=2L = X_{uu}\cdot\mathbf{n} = (0,0,2)\cdot(0,0,1) = 2

M=Xuvn=(0,0,0)(0,0,1)=0M = X_{uv}\cdot\mathbf{n} = (0,0,0)\cdot(0,0,1) = 0

N=Xvvn=(0,0,2)(0,0,1)=2N = X_{vv}\cdot\mathbf{n} = (0,0,2)\cdot(0,0,1) = 2

Calcul de KK :

K=LNM2EGF2=2×2021×102=41=4K = \frac{LN-M^2}{EG-F^2} = \frac{2\times2-0^2}{1\times1-0^2} = \frac{4}{1} = 4

À l'origine, K=4>0K=4>0 : c'est un point elliptique, cohérent avec l'observation géométrique que le paraboloïde z=u2+v2z=u^2+v^2 a un minimum local strict à l'origine, se courbant vers le haut dans toutes les directions tangentes — exactement le comportement caractéristique d'un point elliptique.

Exercice 13

Vrai ou faux : pour la selle X(u,v)=(u,v,u2v2)X(u,v)=(u,v,u^2-v^2) à l'origine, où E=1,F=0,G=1E=1,F=0,G=1, n=(0,0,1)\mathbf{n}=(0,0,1), Xuu=(0,0,2)X_{uu}=(0,0,2), Xuv=(0,0,0)X_{uv}=(0,0,0), Xvv=(0,0,2)X_{vv}=(0,0,-2), on obtient K<0K<0 (point hyperbolique).

Corrigé

Vrai. L=Xuun=2L=X_{uu}\cdot\mathbf{n}=2, M=0M=0, N=Xvvn=2N=X_{vv}\cdot\mathbf{n}=-2. K=(LNM2)/(EGF2)=(2×(2)0)/1=4<0K=(LN-M^2)/(EG-F^2)=(2\times(-2)-0)/1=-4<0 : c'est bien un point hyperbolique, cohérent avec la forme de selle de cheval de la surface z=u2v2z=u^2-v^2 à l'origine (minimum dans une direction, maximum dans l'autre).

Exercice 14

Démontrer que pour la sphère, les courbures principales valent κ1=κ2=1/R\kappa_1=\kappa_2=1/R en tout point (la sphère est dite « totalement ombilique »), en utilisant K=1/R2K=1/R^2 et la symétrie du problème.

Corrigé

Argument de symétrie. En un point quelconque de la sphère, le groupe des rotations autour de la droite passant par ce point et le centre de la sphère agit transitivement sur les directions tangentes en ce point — c'est-à-dire qu'aucune direction tangente n'est géométriquement privilégiée par rapport à une autre (la sphère « a la même forme » dans toutes les directions vue d'un point). Par conséquent, la courbure normale (qui dépend a priori de la direction choisie dans le plan tangent) doit être la même dans toutes les directions : κ1=κ2=κ\kappa_1=\kappa_2=\kappa (on dit que tous les points de la sphère sont ombilicaux).

Utilisation de K=κ1κ2K=\kappa_1\kappa_2. Comme κ1=κ2=κ\kappa_1=\kappa_2=\kappa :

K=κ1κ2=κ2K = \kappa_1\kappa_2 = \kappa^2

On a calculé K=1/R2K=1/R^2 (cours §4), donc κ2=1/R2\kappa^2=1/R^2, d'où κ=±1/R\kappa=\pm1/R. En choisissant l'orientation usuelle du vecteur normal (pointant vers l'extérieur, courbure positive pour une surface convexe vue de l'extérieur) :

κ1=κ2=1R\kappa_1=\kappa_2=\frac{1}{R} \qquad \square

Ce résultat illustre la propriété remarquable de la sphère d'être la seule surface compacte (à part le plan, non compact) ayant une courbure principale constante identique dans toutes les directions en tout point.

Exercice 15

Sachant que pour le tore X(u,v)=((R+rcosv)cosu,(R+rcosv)sinu,rsinv)X(u,v)=\big((R+r\cos v)\cos u,(R+r\cos v)\sin u,r\sin v\big) on a K=cosvr(R+rcosv)K=\dfrac{\cos v}{r(R+r\cos v)} (formule classique admise), déterminer pour quelles valeurs de v[0,2π[v\in[0,2\pi[ le tore a des points elliptiques, hyperboliques, et paraboliques.

Corrigé

Analyse du signe de KK. Comme r>0r>0 et R>r>0R>r>0 donc R+rcosvRr>0R+r\cos v\geq R-r>0 toujours, le dénominateur r(R+rcosv)r(R+r\cos v) est toujours strictement positif. Le signe de KK est donc exactement celui de cosv\cos v.

Points elliptiques (K>0K>0, donc cosv>0\cos v>0) : pour v]π/2,π/2[v\in\,]-\pi/2,\pi/2[ (modulo 2π2\pi) — c'est la partie extérieure du tore (la partie « bombée » la plus loin de l'axe de révolution), où la surface se courbe comme une sphère localement.

Points hyperboliques (K<0K<0, donc cosv<0\cos v<0) : pour v]π/2,3π/2[v\in\,]\pi/2,3\pi/2[ — c'est la partie intérieure du tore (proche du « trou » central), en forme de selle, où la surface se courbe dans des sens opposés selon la direction.

Points paraboliques (K=0K=0, donc cosv=0\cos v=0) : exactement en v=π/2v=\pi/2 et v=3π/2v=3\pi/2 — ce sont les deux cercles limites (le cercle le plus haut et le cercle le plus bas du tore) qui séparent la région elliptique de la région hyperbolique. C'est un exemple classique et instructif d'une surface compacte présentant les trois types de points simultanément.

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