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Licence 3 · Algèbre L3 — Actions de groupe et théorèmes de Sylow

p-groupes et premier théorème de Sylow

pp-groupes et premier théorème de Sylow

1. Définition d'un pp-groupe

Pour pp premier, un pp-groupe est un groupe fini d'ordre une puissance de pp (c'est-à-dire G=pk|G|=p^k pour un entier k0k\geq0). Ces groupes ont une structure remarquablement contrainte, exploitée systématiquement dans la théorie de Sylow.

2. Centre non trivial des pp-groupes

Théorème : tout pp-groupe non trivial (G=pk|G|=p^k, k1k\geq1) a un centre non trivial : Z(G){e}Z(G)\neq\{e\}. C'est une généralisation directe du résultat déjà démontré pour G=p2|G|=p^2 (leçon précédente) : l'argument par l'équation aux classes s'étend à n'importe quelle puissance de pp, car tout sous-groupe propre de GG a un ordre qui est encore une puissance de pp strictement inférieure, donc pp divise toujours G/CG(xi)|G|/|C_G(x_i)| pour les classes non triviales.

3. Conséquence : tout groupe d'ordre p2p^2 est abélien

Théorème : si G=p2|G|=p^2, alors GG est abélien (donc isomorphe à Z/p2Z\mathbb{Z}/p^2\mathbb{Z} ou à (Z/pZ)2(\mathbb{Z}/p\mathbb{Z})^2).

Esquisse de preuve : par le théorème précédent, Z(G){e}Z(G)\neq\{e\}, donc Z(G){p,p2}|Z(G)|\in\{p,p^2\} (Lagrange). Si Z(G)=p2|Z(G)|=p^2, alors Z(G)=GZ(G)=G, donc GG est abélien (par définition du centre). Si Z(G)=p|Z(G)|=p, le quotient G/Z(G)G/Z(G) est d'ordre pp, donc cyclique (tout groupe d'ordre premier est cyclique) ; un argument classique montre alors que G/Z(G)G/Z(G) cyclique implique GG abélien (donc G=Z(G)G=Z(G)), contredisant Z(G)=p<p2|Z(G)|=p<p^2. Seul le premier cas est donc possible.

4. Premier théorème de Sylow (existence)

Théorème (Sylow I) : soit GG un groupe fini d'ordre G=pnm|G|=p^n\cdot m avec pp premier, pmp\nmid m. Alors GG possède un sous-groupe d'ordre pnp^n, appelé pp-sous-groupe de Sylow (ou simplement « pp-Sylow »).

C'est un résultat d'existence remarquable : même si GG n'est pas un pp-groupe lui-même, il contient toujours un sous-groupe réalisant la plus grande puissance de pp divisant G|G|.

Exemple résolu. G=12=22×3|G|=12=2^2\times3. Sylow I garantit l'existence d'un sous-groupe d'ordre 44 (un 22-Sylow) et d'un sous-groupe d'ordre 33 (un 33-Sylow) — sans préciser combien il y en a exactement (question traitée par le troisième théorème de Sylow, leçon suivante).

5. Pourquoi Sylow I est un théorème puissant

Le théorème de Sylow garantit l'existence de sous-groupes de tailles précises (les puissances maximales de chaque facteur premier), ce qui est un résultat non trivial : en général, un groupe d'ordre nn n'a pas forcément de sous-groupe pour chaque diviseur dd de nn (contrairement à ce qu'on pourrait naïvement attendre par analogie avec Z/nZ\mathbb{Z}/n\mathbb{Z}). Sylow I montre que c'est au moins vrai pour les puissances de facteurs premiers maximales.

Contre-exemple instructif (hors Sylow) : A4A_4 (groupe alterné, ordre 1212) n'a aucun sous-groupe d'ordre 66, bien que 66 divise 1212 — Sylow ne s'applique pas ici car 66 n'est pas une puissance d'un nombre premier.

6. Récapitulatif


NotionÉnoncé
|---|---|



pp-groupeG=pk|G|=p^k
Centre des pp-groupesG=pk, k1Z(G){e}|G|=p^k,\ k\geq1 \Rightarrow Z(G)\neq\{e\}
Groupes d'ordre p2p^2toujours abéliens
Sylow IG=pnm|G|=p^nm, pmp\nmid m \Rightarrow GG a un sous-groupe d'ordre pnp^n

Exercices de la leçon

Exercice 1

Qu'est-ce qu'un pp-groupe ?

Corrigé

Un pp-groupe est un groupe fini dont l'ordre est exactement pkp^k pour un entier k0k\geq0 (pas seulement k=1k=1).

Exercice 2

Vrai ou faux : tout pp-groupe non trivial a un centre non trivial.

Corrigé

Vrai. C'est l'un des résultats fondamentaux sur les pp-groupes, démontré par l'équation aux classes — il généralise le cas particulier G=p2|G|=p^2 vu précédemment.

Exercice 3

Que garantit le premier théorème de Sylow ?

Corrigé

Sylow I est un théorème d'existence portant spécifiquement sur la plus grande puissance d'un facteur premier divisant G|G| — pas sur tous les diviseurs en général.

Exercice 4

Vrai ou faux : tout groupe d'ordre p2p^2 (pp premier) est abélien.

Corrigé

Vrai. C'est un résultat classique de la théorie des pp-groupes, démontré à partir de la non-trivialité du centre et d'un argument sur le quotient G/Z(G)G/Z(G).

Exercice 5

Pour G=12=22×3|G|=12=2^2\times3, quelles sont les tailles des sous-groupes de Sylow garanties par Sylow I ?

Corrigé

12=22×312=2^2\times3, donc Sylow I garantit un sous-groupe d'ordre 22=42^2=4 (le 22-Sylow) et un sous-groupe d'ordre 31=33^1=3 (le 33-Sylow).

Exercice 6

Si G=p3|G|=p^3 et Z(G)=p|Z(G)|=p, quel est l'ordre du quotient G/Z(G)G/Z(G) ?

Corrigé

G/Z(G)=G/Z(G)=p3/p=p2|G/Z(G)|=|G|/|Z(G)|=p^3/p=p^2 (théorème de Lagrange pour les groupes quotients).

Exercice 7

Pour G=p4|G|=p^4, quelles sont les valeurs possibles de Z(G)|Z(G)| d'après le théorème de Lagrange (sans autre information) ?

Corrigé

Par Lagrange, Z(G)|Z(G)| divise p4p^4, donc Z(G){1,p,p2,p3,p4}|Z(G)|\in\{1,p,p^2,p^3,p^4\} ; mais le théorème de non-trivialité du centre des pp-groupes élimine Z(G)=1|Z(G)|=1, laissant les quatre autres possibilités.

Exercice 8

Vrai ou faux : A4A_4 (groupe alterné d'ordre 1212) possède un sous-groupe d'ordre 66.

Corrigé

Faux — c'est un contre-exemple classique et instructif : bien que 66 divise 12=A412=|A_4|, A4A_4 n'a aucun sous-groupe d'ordre 66. Ceci montre que le théorème de Lagrange (un sous-groupe a un ordre divisant G|G|) n'a pas de réciproque générale, et que Sylow I ne s'applique qu'aux puissances de nombres premiers, pas à tout diviseur.

Exercice 9

Pour G=pk|G|=p^k avec k2k\geq2, si GG n'est pas abélien, que peut-on dire de Z(G)|Z(G)| par rapport à G|G| ?

Corrigé

Si GG est non abélien, par définition Z(G)GZ(G)\neq G (sinon tous les éléments commuteraient), donc Z(G)<G|Z(G)|<|G|. Mais par le théorème de non-trivialité du centre des pp-groupes, Z(G)>1|Z(G)|>1 malgré tout : le centre est strictement entre {e}\{e\} et GG en taille.

Exercice 10

Démontrer que tout groupe d'ordre pkp^k (k1k\geq1) a un sous-groupe d'ordre pp (cas particulier le plus simple, à partir de l'existence d'un élément non trivial dans le centre).

Corrigé

Existence d'un élément non trivial du centre. Comme G=pk|G|=p^k avec k1k\geq1, le théorème de non-trivialité du centre garantit Z(G){e}Z(G)\neq\{e\}. Soit xZ(G)x\in Z(G), xex\neq e.

Ordre de xx. Par le théorème de Lagrange, l'ordre de xx divise G=pk|G|=p^k, donc l'ordre de xx est de la forme pjp^j pour un entier 1jk1\leq j\leq k (strictement positif car xex\neq e).

Construction d'un élément d'ordre exactement pp. Posons y=xpj1y=x^{p^{j-1}}. Alors yp=xpj=ey^p=x^{p^j}=e (car l'ordre de xx est pjp^j). De plus, yey\neq e : sinon, xpj1=ex^{p^{j-1}}=e contredirait la minimalité de jj comme exposant de l'ordre de xx (l'ordre de xx serait alors au plus pj1<pjp^{j-1}<p^j).

Conclusion. L'élément yy a un ordre divisant pp (car yp=ey^p=e) et différent de 11 (car yey\neq e), donc l'ordre de yy est exactement pp. Le sous-groupe cyclique y\langle y\rangle engendré par yy a donc exactement pp éléments. \square

Exercice 11

Démontrer que si G=p2|G|=p^2 et Z(G)=p|Z(G)|=p (cas à exclure dans la preuve du théorème « ordre p2p^2 implique abélien »), alors G/Z(G)G/Z(G) est cyclique d'ordre pp.

Corrigé

Calcul de l'ordre du quotient. Par le théorème de Lagrange (appliqué au sous-groupe normal Z(G)Z(G)), G/Z(G)=GZ(G)=p2p=p|G/Z(G)|=\dfrac{|G|}{|Z(G)|}=\dfrac{p^2}{p}=p.

Rappel : tout groupe d'ordre premier est cyclique. Soit HH un groupe avec H=p|H|=p (pp premier). Pour tout hHh\in H, heh\neq e, l'ordre de hh divise H=p|H|=p (Lagrange), donc l'ordre de hh est 11 ou pp. Comme heh\neq e, l'ordre n'est pas 11, donc l'ordre de hh est exactement p=Hp=|H| : hh engendre HH tout entier, donc H=hH=\langle h\rangle est cyclique.

Application. Comme G/Z(G)=p|G/Z(G)|=p (premier), le résultat ci-dessus s'applique directement : G/Z(G)G/Z(G) est cyclique d'ordre pp. \square (C'est cette propriété qui, combinée au lemme « G/Z(G)G/Z(G) cyclique implique GG abélien », permet d'exclure ce cas et de conclure que Z(G)=p2|Z(G)|=p^2 nécessairement, d'où GG abélien.)

Exercice 12

Démontrer que si G/Z(G)G/Z(G) est cyclique, alors GG est abélien (lemme clé utilisé dans la preuve du théorème sur les groupes d'ordre p2p^2).

Corrigé

Mise en place. Supposons G/Z(G)G/Z(G) cyclique, engendré par une classe gZ(G)g\,Z(G) pour un certain gGg\in G. Alors tout élément de G/Z(G)G/Z(G) s'écrit (gZ(G))i=giZ(G)(g\,Z(G))^i=g^i\,Z(G) pour un entier ii, ce qui signifie que tout élément xGx\in G s'écrit x=gizx=g^i\cdot z pour un entier ii et un zZ(G)z\in Z(G) (car xx appartient à la classe giZ(G)g^iZ(G) pour un certain ii).

Calcul du produit de deux éléments quelconques. Soient x=giz1x=g^iz_1 et y=gjz2y=g^jz_2 avec z1,z2Z(G)z_1,z_2\in Z(G). Comme z1,z2z_1,z_2 sont dans le centre, ils commutent avec tout élément de GG, en particulier avec les puissances de gg :

xy=giz1gjz2=gigjz1z2=gi+jz1z2xy = g^iz_1g^jz_2 = g^ig^jz_1z_2 = g^{i+j}z_1z_2

yx=gjz2giz1=gjgiz2z1=gi+jz2z1yx = g^jz_2g^iz_1 = g^jg^iz_2z_1 = g^{i+j}z_2z_1

Égalité des deux produits. Comme z1,z2Z(G)z_1,z_2\in Z(G), ils commutent entre eux (z1z2=z2z1z_1z_2=z_2z_1, car z1z_1 commute avec tout, y compris z2z_2). Donc gi+jz1z2=gi+jz2z1g^{i+j}z_1z_2=g^{i+j}z_2z_1, c'est-à-dire xy=yxxy=yx.

Conclusion. Pour tous x,yGx,y\in G, xy=yxxy=yx : GG est abélien. \square

Exercice 13

Vrai ou faux : si GG est un pp-groupe d'ordre pkp^k avec k2k\geq2 et que GG est abélien, alors GG possède nécessairement un sous-groupe d'ordre pjp^j pour chaque 0jk0\leq j\leq k.

Corrigé

Vrai. C'est une conséquence du théorème de structure des groupes abéliens finis (tout groupe abélien fini est produit de groupes cycliques) combinée au fait que, pour les pp-groupes (abéliens ou non, en fait), Sylow I et son raffinement garantissent l'existence de sous-groupes de chaque ordre intermédiaire pjp^j — un résultat plus fort que la seule existence du pp-Sylow maximal.

Exercice 14

Démontrer, par récurrence sur kk et en utilisant la non-trivialité du centre, qu'un groupe GG d'ordre pkp^k possède une suite de sous-groupes {e}=H0H1Hk=G\{e\}=H_0\subset H_1\subset\cdots\subset H_k=G avec Hi=pi|H_i|=p^i pour chaque ii (existence d'une « tour » de sous-groupes).

Corrigé

Récurrence sur kk.

Cas de base k=0k=0 : G={e}G=\{e\}, et H0={e}H_0=\{e\} convient trivialement (tour de longueur 00).

Hérédité. Supposons le résultat vrai pour tout pp-groupe d'ordre pk1p^{k-1} (k1k\geq1). Soit GG d'ordre pkp^k.

Étape 1 — trouver un sous-groupe central d'ordre pp. Par non-trivialité du centre des pp-groupes, Z(G){e}Z(G)\neq\{e\}. Par l'exercice 10 (existence d'un élément d'ordre pp dans tout pp-groupe non trivial, appliqué ici à Z(G)Z(G) lui-même, qui est un pp-groupe car sous-groupe de GG), Z(G)Z(G) contient un sous-groupe H1H_1 d'ordre pp. Comme H1Z(G)H_1\subseteq Z(G), H1H_1 est normal dans GG (tout sous-groupe du centre est normal, car central donc invariant par conjugaison).

Étape 2 — appliquer l'hypothèse de récurrence au quotient. Le quotient G/H1G/H_1 est bien défini (car H1H_1 normal) et a pour ordre pk/p=pk1p^k/p=p^{k-1}. Par hypothèse de récurrence, G/H1G/H_1 possède une tour {e}=K0K1Kk1=G/H1\{e\}=K_0\subset K_1\subset\cdots\subset K_{k-1}=G/H_1 avec Ki=pi|K_i|=p^i.

Étape 3 — relever la tour dans GG. Pour chaque ii, on définit Hi+1=π1(Ki)H_{i+1}=\pi^{-1}(K_i)π:GG/H1\pi:G\to G/H_1 est la projection canonique. Chaque Hi+1H_{i+1} est un sous-groupe de GG contenant H1=π1(K0)H_1=\pi^{-1}(K_0), et par le théorème de correspondance (lien entre sous-groupes du quotient et sous-groupes contenant H1H_1), Hi+1=Ki×H1=pi×p=pi+1|H_{i+1}|=|K_i|\times|H_1|=p^i\times p=p^{i+1}.

Conclusion. La suite {e}=H0H1H2Hk=G\{e\}=H_0\subset H_1\subset H_2\subset\cdots\subset H_k=G (avec H0={e}H_0=\{e\}, puis les Hi+1H_{i+1} construits ci-dessus) vérifie Hi=pi|H_i|=p^i pour chaque ii, ce qui achève la récurrence. \square

Exercice 15

Vrai ou faux : le théorème « G=p2G|G|=p^2\Rightarrow G abélien » se généralise en « G=pkG|G|=p^k\Rightarrow G abélien » pour tout k1k\geq1.

Corrigé

Faux. Le résultat est spécifique à k2k\leq2. Pour k3k\geq3, il existe des pp-groupes non abéliens : par exemple, pour p=2p=2, k=3k=3, le groupe diédral D4D_4 (symétries du carré, ordre 8=238=2^3) est non abélien, de même que le groupe des quaternions Q8Q_8. La non-trivialité du centre reste vraie pour tout pp-groupe, mais elle n'implique l'abélianité complète que dans les petits cas (k2k\leq2).

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