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Licence 1 · Logique, ensembles et raisonnement

Ensembles numériques : ℕ, ℤ, ℚ, ℝ, ℂ, valeur absolue, majorants et minorants

Ensembles numériques : ℕ, ℤ, ℚ, ℝ, ℂ, valeur absolue, majorants et minorants

### 1. La hiérarchie des ensembles de nombres

Les ensembles de nombres usuels s'emboîtent : N⊂Z⊂Q⊂R⊂C\mathbb{N} \subset \mathbb{Z} \subset \mathbb{Q} \subset \mathbb{R} \subset \mathbb{C}.

- N={0,1,2,3,…}\mathbb{N} = \{0, 1, 2, 3, \ldots\} : les entiers naturels, stables par addition et multiplication, mais pas par soustraction (2−5∉N2-5 \notin \mathbb{N}).
- Z={…,−2,−1,0,1,2,…}\mathbb{Z} = \{\ldots, -2,-1,0,1,2,\ldots\} : les entiers relatifs, obtenus en ajoutant les opposés des éléments de N\mathbb{N}. Stable par addition, soustraction, multiplication, mais pas par division (1/2∉Z1/2 \notin \mathbb{Z}).
- Q={pq  |  p∈Z, q∈Z∗}\mathbb{Q} = \left\{ \dfrac{p}{q} \;\middle|\; p \in \mathbb{Z},\, q \in \mathbb{Z}^*\right\} : les rationnels, quotients d'entiers. Stable par les quatre opérations (division par un non-nul). Mais Q\mathbb{Q} a des « trous » : 2\sqrt{2} n'est pas rationnel (preuve par l'absurde classique, voir leçon 3).
- R\mathbb{R} : les réels, qui « complètent » Q\mathbb{Q} en lui ajoutant tous les irrationnels (comme 2\sqrt 2, π\pi, ee). C'est un corps totalement ordonné et complet (toute partie non vide majorée admet une borne supérieure — voir section 4).
- C={a+ib∣a,b∈R}\mathbb{C} = \{a+ib \mid a,b\in\mathbb{R}\}, avec i2=−1i^2=-1 : les complexes, qui complètent R\mathbb{R} pour que toute équation polynomiale non constante ait une solution (théorème de d'Alembert-Gauss). En contrepartie, C\mathbb{C} n'est pas totalement ordonné : on ne peut pas comparer deux complexes non réels avec ≤\leq de façon compatible avec les opérations.

Densité de Q\mathbb{Q} dans R\mathbb{R} : entre deux réels distincts quelconques, même très proches, il existe toujours un rationnel (et même une infinité). C'est une conséquence de la propriété d'Archimède.

### 2. Valeur absolue dans R\mathbb{R}

Pour x∈Rx \in \mathbb{R}, la valeur absolue est définie par :

∣x∣={xsi x≥0−xsi x<0|x| = \begin{cases} x & \text{si } x \geq 0 \\ -x & \text{si } x < 0 \end{cases}

Elle représente la distance de xx à 00 sur la droite réelle, et plus généralement ∣x−y∣|x-y| est la distance entre xx et yy.

Propriétés fondamentales : pour tous x,y∈Rx, y \in \mathbb{R} :
- ∣x∣≥0|x| \geq 0, et ∣x∣=0  ⟺  x=0|x|=0 \iff x=0 ;
- ∣−x∣=∣x∣|{-x}| = |x| ;
- ∣xy∣=∣x∣ ∣y∣|xy| = |x|\,|y| ;
- ∣x∣≤M  ⟺  −M≤x≤M|x| \leq M \iff -M \leq x \leq M (pour M≥0M \geq 0) — très utile pour résoudre des inégalités ;
- Inégalité triangulaire : ∣x+y∣≤∣x∣+∣y∣|x+y| \leq |x|+|y|, avec égalité si et seulement si xx et yy sont de même signe ;
- Inégalité triangulaire inverse : ∣∣x∣−∣y∣∣≤∣x−y∣\big||x|-|y|\big| \leq |x-y|.

Preuve de l'inégalité triangulaire : on a −∣x∣≤x≤∣x∣-|x|\leq x\leq |x| et −∣y∣≤y≤∣y∣-|y|\leq y\leq |y| ; en additionnant : −(∣x∣+∣y∣)≤x+y≤∣x∣+∣y∣-(|x|+|y|) \leq x+y \leq |x|+|y|, ce qui équivaut exactement à ∣x+y∣≤∣x∣+∣y∣|x+y|\leq |x|+|y| d'après la propriété ci-dessus (avec M=∣x∣+∣y∣M=|x|+|y|). □\square

Module dans C\mathbb{C} : pour z=a+ibz=a+ib, le module ∣z∣=a2+b2|z| = \sqrt{a^2+b^2} généralise la valeur absolue (et coïncide avec elle si zz est réel, b=0b=0). Il vérifie les mêmes propriétés : ∣z1z2∣=∣z1∣∣z2∣|z_1z_2|=|z_1||z_2|, ∣z1+z2∣≤∣z1∣+∣z2∣|z_1+z_2|\leq|z_1|+|z_2|.

### 3. Majorants, minorants

Soit A⊂RA \subset \mathbb{R} une partie non vide.

- M∈RM \in \mathbb{R} est un majorant de AA si ∀a∈A,  a≤M\forall a \in A,\; a \leq M. On dit alors que AA est majorée.
- m∈Rm \in \mathbb{R} est un minorant de AA si ∀a∈A,  a≥m\forall a \in A,\; a \geq m. On dit alors que AA est minorée.
- AA est bornée si elle est à la fois majorée et minorée.

Un majorant n'est pas nécessairement unique : si MM majore AA, tout réel M′≥MM' \geq M majore aussi AA. Le maximum de AA, noté max⁡A\max A, est un majorant qui appartient à AA ; il n'existe pas toujours (ex : A=[0,1[A=[0,1[ n'a pas de maximum).

### 4. Borne supérieure et borne inférieure

La borne supérieure de AA, notée sup⁡A\sup A, est le plus petit des majorants de AA (si elle existe). Formellement, S=sup⁡AS = \sup A vérifie :
1. SS est un majorant de AA : ∀a∈A,  a≤S\forall a \in A,\; a \leq S ;
2. SS est le plus petit : ∀ε>0,  ∃a∈A,  a>S−ε\forall \varepsilon > 0,\; \exists a \in A,\; a > S - \varepsilon (aucun réel strictement inférieur à SS ne majore AA).

De même, la borne inférieure inf⁡A\inf A est le plus grand des minorants, caractérisée par ∀ε>0,  ∃a∈A,  a<inf⁡A+ε\forall \varepsilon>0,\;\exists a\in A,\; a < \inf A + \varepsilon.

Propriété de la borne supérieure (axiome de complétude de R\mathbb{R}) : toute partie non vide et majorée de R\mathbb{R} admet une borne supérieure dans R\mathbb{R}. C'est cette propriété qui distingue fondamentalement R\mathbb{R} de Q\mathbb{Q} : l'ensemble A={x∈Q∣x2<2}A=\{x\in\mathbb{Q} \mid x^2<2\} est majoré dans Q\mathbb{Q} mais n'a pas de borne supérieure rationnelle (sa borne supérieure réelle serait 2∉Q\sqrt 2 \notin \mathbb{Q}).

Différence sup⁡\sup / max⁡\max : si sup⁡A∈A\sup A \in A, alors sup⁡A=max⁡A\sup A = \max A. Sinon, AA n'a pas de maximum mais a tout de même une borne supérieure. Exemple : A=[0,1[A = [0,1[ : sup⁡A=1∉A\sup A = 1 \notin A (pas de maximum), tandis que inf⁡A=min⁡A=0∈A\inf A = \min A = 0 \in A.

Exemple résolu : Déterminer sup⁡A\sup A pour A={1−1n  |  n∈N∗}A = \left\{ 1 - \dfrac{1}{n} \;\middle|\; n \in \mathbb{N}^*\right\}.

Pour tout n≥1n\geq 1, 1−1n<11-\dfrac1n < 1, donc 11 est un majorant. Montrons que c'est le plus petit : soit ε>0\varepsilon>0. Par la propriété d'Archimède, il existe n∈N∗n\in\mathbb{N}^* tel que n>1εn > \dfrac{1}{\varepsilon}, donc 1n<ε\dfrac1n<\varepsilon, donc 1−1n>1−ε1-\dfrac1n > 1-\varepsilon. On a donc trouvé un élément de AA strictement supérieur à 1−ε1-\varepsilon : aucun réel <1<1 ne majore AA. Conclusion : sup⁡A=1\sup A = 1, et comme 1∉A1\notin A, AA n'a pas de maximum.

### 5. Résumé des distinctions clés

| Notion | Définition courte |
|---|---|
| Majorant | MM tel que tous les éléments de AA sont ≤M\leq M |
| max⁡A\max A | majorant qui appartient à AA (n'existe pas toujours) |
| sup⁡A\sup A | plus petit des majorants (existe toujours si AA est non vide et majorée, par complétude de R\mathbb{R}) |
| Q\mathbb{Q} | dense dans R\mathbb{R} mais non complet (pas de propriété de la borne sup) |
| C\mathbb{C} | complet algébriquement (d'Alembert-Gauss) mais non ordonné |

Exercices de la leçon

Exercice 1

Lequel des ensembles suivants n'est pas stable par soustraction ?

Corrigé

N\mathbb{N} n'est pas stable par soustraction : par exemple 2−5=−3∉N2-5=-3 \notin \mathbb{N}. En revanche Z\mathbb{Z}, Q\mathbb{Q} et R\mathbb{R} sont tous stables par soustraction.

Exercice 2

Calculer ∣−7∣|-7| et ∣3−8∣|3-8|.

Corrigé

∣−7∣=7|-7| = 7 car −7<0-7<0. ∣3−8∣=∣−5∣=5|3-8| = |-5| = 5.

Exercice 3

Vrai ou faux : 2\sqrt 2 est un nombre rationnel.

Corrigé

Faux. 2\sqrt 2 est irrationnel, comme démontré par l'absurde dans la leçon 3 : s'il s'écrivait p/qp/q irréductible, on aboutirait à une contradiction (p et q tous deux pairs).

Exercice 4

Soit A=[−2,5[A = [-2, 5[. Quels sont max⁡A\max A et sup⁡A\sup A ?

Corrigé

5∉A5 \notin A (intervalle semi-ouvert), donc AA n'a pas de maximum. Mais 55 est le plus petit majorant : pour tout ε>0\varepsilon>0, on trouve des éléments de AA strictement supérieurs à 5−ε5-\varepsilon. Donc sup⁡A=5\sup A = 5.

Exercice 5

Quel ensemble n'est pas totalement ordonné de façon compatible avec ses opérations ?

Corrigé

C\mathbb{C} n'est pas totalement ordonné de façon compatible avec ses opérations : on ne peut pas définir une relation d'ordre total sur C\mathbb{C} qui respecte addition et multiplication, contrairement à N,Z,Q,R\mathbb{N}, \mathbb{Z}, \mathbb{Q}, \mathbb{R}.

Exercice 6

Résoudre l'inéquation ∣x−3∣≤2|x-3| \leq 2.

Corrigé

∣x−3∣≤2  ⟺  −2≤x−3≤2  ⟺  1≤x≤5|x-3|\leq 2 \iff -2\leq x-3\leq 2 \iff 1\leq x\leq 5, donc x∈[1,5]x\in[1,5].

Exercice 7

Vrai ou faux : toute partie non vide et minorée de R\mathbb{R} admet une borne inférieure dans R\mathbb{R}.

Corrigé

Vrai. C'est la version symétrique de la propriété de la borne supérieure : si AA est non vide et minorée, alors −A={−a∣a∈A}-A=\{-a \mid a\in A\} est non vide et majorée, donc admet une borne supérieure SS, et inf⁡A=−S\inf A = -S.

Exercice 8

Déterminer sup⁡A\sup A pour A={1n  |  n∈N∗}A = \left\{ \dfrac{1}{n} \;\middle|\; n \in \mathbb{N}^* \right\}.

Corrigé

Le plus grand élément de AA est obtenu pour n=1n=1, donnant 11. Comme 1∈A1\in A et que c'est un majorant (tous les autres termes 1/n≤11/n \leq 1), on a max⁡A=sup⁡A=1\max A=\sup A=1.

Exercice 9

Démontrer l'inégalité triangulaire inverse ∣∣x∣−∣y∣∣≤∣x−y∣\big||x|-|y|\big| \leq |x-y| à partir de l'inégalité triangulaire ∣a+b∣≤∣a∣+∣b∣|a+b|\leq|a|+|b|.

Corrigé

On écrit x=(x−y)+yx = (x-y)+y. Par l'inégalité triangulaire : ∣x∣=∣(x−y)+y∣≤∣x−y∣+∣y∣|x| = |(x-y)+y| \leq |x-y|+|y|, donc ∣x∣−∣y∣≤∣x−y∣|x|-|y| \leq |x-y|.

En échangeant les rôles de xx et yy : ∣y∣−∣x∣≤∣y−x∣=∣x−y∣|y|-|x| \leq |y-x| = |x-y| (car ∣y−x∣=∣−(x−y)∣=∣x−y∣|y-x|=|-(x-y)|=|x-y|).

Combinant les deux : −∣x−y∣≤∣x∣−∣y∣≤∣x−y∣-|x-y| \leq |x|-|y| \leq |x-y|, ce qui équivaut exactement à ∣∣x∣−∣y∣∣≤∣x−y∣\big||x|-|y|\big| \leq |x-y|. □\square

Exercice 10

Vrai ou faux : Q\mathbb{Q} vérifie la propriété de la borne supérieure (toute partie non vide et majorée de Q\mathbb{Q} admet une borne supérieure dans Q\mathbb{Q}).

Corrigé

Faux. C'est précisément ce qui distingue Q\mathbb{Q} de R\mathbb{R}. Contre-exemple : A={x∈Q∣x2<2, x>0}A=\{x\in\mathbb{Q}\mid x^2<2,\ x>0\} est non vide (1∈A1\in A) et majorée par 22 dans Q\mathbb{Q}, mais sa borne supérieure réelle est 2\sqrt 2, qui n'est pas rationnel : AA n'a pas de borne supérieure dans Q\mathbb{Q}.

Exercice 11

Soit A,BA,B deux parties non vides et majorées de R\mathbb{R} telles que A⊂BA \subset B. Comparer sup⁡A\sup A et sup⁡B\sup B.

Corrigé

sup⁡B\sup B majore BB, donc majore aussi AA (car A⊂BA\subset B). Comme sup⁡A\sup A est le plus petit des majorants de AA, on a sup⁡A≤sup⁡B\sup A \leq \sup B.

Exercice 12

Démontrer que sup⁡(A∪B)=max⁡(sup⁡A,sup⁡B)\sup(A\cup B) = \max(\sup A, \sup B) pour A,BA, B non vides et majorées.

Corrigé

Posons M=max⁡(sup⁡A,sup⁡B)M = \max(\sup A, \sup B).

sup⁡(A∪B)≤M\sup(A\cup B) \leq M : M≥sup⁡A≥aM \geq \sup A \geq a pour tout a∈Aa\in A, et M≥sup⁡B≥bM\geq \sup B \geq b pour tout b∈Bb \in B. Donc MM majore A∪BA\cup B, donc sup⁡(A∪B)≤M\sup(A\cup B) \leq M (car sup⁡(A∪B)\sup(A\cup B) est le plus petit majorant).

M≤sup⁡(A∪B)M \leq \sup(A\cup B) : comme A⊂A∪BA \subset A\cup B, l'exercice précédent donne sup⁡A≤sup⁡(A∪B)\sup A \leq \sup(A\cup B). De même sup⁡B≤sup⁡(A∪B)\sup B \leq \sup(A\cup B). Donc M=max⁡(sup⁡A,sup⁡B)≤sup⁡(A∪B)M=\max(\sup A,\sup B) \leq \sup(A\cup B).

Les deux inégalités donnent sup⁡(A∪B)=M=max⁡(sup⁡A,sup⁡B)\sup(A\cup B) = M = \max(\sup A, \sup B). □\square

Exercice 13

Vrai ou faux : pour tout z∈Cz \in \mathbb{C} réel, le module ∣z∣|z| coïncide avec la valeur absolue usuelle.

Corrigé

Vrai. Si z=a+i0=az=a+i0=a avec a∈Ra\in\mathbb{R}, alors ∣z∣=a2+02=a2=∣a∣|z|=\sqrt{a^2+0^2}=\sqrt{a^2}=|a|, qui est exactement la valeur absolue de aa.

Exercice 14

Soit A={x∈R∣x3<8}A = \{x \in \mathbb{R} \mid x^3 < 8\}. L'ensemble AA est-il majoré ?

Corrigé

x3<8  ⟺  x<2x^3<8 \iff x<2 (la fonction cube est strictement croissante sur R\mathbb{R}), donc A=]−∞,2[A=]-\infty,2[. Cet ensemble contient tous les réels arbitrairement négatifs et n'est donc pas majoré : il n'a pas de borne supérieure finie.

Exercice 15

Démontrer que toute partie finie et non vide de R\mathbb{R} admet un maximum.

Corrigé

Récurrence sur le cardinal nn de AA.

Initialisation (n=1n=1) : A={a}A=\{a\}, alors max⁡A=a\max A = a trivialement.

Hérédité : supposons que toute partie de cardinal nn admette un maximum. Soit AA de cardinal n+1n+1. Choisissons x∈Ax \in A et posons B=A∖{x}B = A \setminus \{x\}, de cardinal nn. Par hypothèse de récurrence, BB admet un maximum mm. Alors max⁡(A)=max⁡(m,x)\max(A) = \max(m, x) : en effet, cette valeur appartient à AA (c'est mm ou xx) et majore tous les éléments de A=B∪{x}A = B \cup \{x\} (elle majore BB car ≥m\geq m, et majore {x}\{x\} car ≥x\geq x).

Conclusion : par récurrence, toute partie finie non vide de R\mathbb{R} admet un maximum. (Ceci contraste avec le cas infini, où une partie bornée n'a pas toujours de maximum, cf. exercice 4.) □\square

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