Licence 2Géométrie

Produit scalaire, normes et inégalités

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Durée : 50 min

Produit scalaire, normes et inégalités

1. Définition axiomatique du produit scalaire

Soit EE un R\mathbb{R}-espace vectoriel. Une application ,:E×ER\langle \cdot, \cdot \rangle : E \times E \to \mathbb{R} est un produit scalaire sur EE si elle vérifie :

1. Bilinéarité : pour tout x,y,zEx, y, z \in E et λR\lambda \in \mathbb{R},

λx+y,z=λx,z+y,zetx,λy+z=λx,y+x,z\langle \lambda x + y, z \rangle = \lambda \langle x,z \rangle + \langle y,z \rangle \qquad \text{et} \qquad \langle x, \lambda y + z \rangle = \lambda \langle x,y \rangle + \langle x,z \rangle

2. Symétrie : x,y=y,x\langle x,y \rangle = \langle y,x \rangle pour tout x,yEx,y \in E.
3. Positivité : x,x0\langle x,x \rangle \geq 0 pour tout xEx \in E.
4. Définie (séparation) : x,x=0x=0\langle x,x \rangle = 0 \Rightarrow x = 0.

Un espace vectoriel réel de dimension finie muni d'un produit scalaire est appelé espace euclidien.

Exemple fondamental — produit scalaire canonique sur Rn\mathbb{R}^n : pour x=(x1,,xn)x=(x_1,\dots,x_n) et y=(y1,,yn)y=(y_1,\dots,y_n),

x,y=i=1nxiyi=x1y1+x2y2++xnyn\langle x,y \rangle = \sum_{i=1}^{n} x_i y_i = x_1y_1 + x_2y_2 + \cdots + x_ny_n

On vérifie immédiatement la bilinéarité (linéarité de la somme), la symétrie (xiyi=yixix_iy_i = y_ix_i), et x,x=xi20\langle x,x \rangle = \sum x_i^2 \geq 0, avec égalité si et seulement si chaque xi=0x_i = 0, donc x=0x = 0.

2. Autres exemples de produits scalaires sur Rn\mathbb{R}^n

Le produit scalaire canonique n'est pas le seul possible. Sur R2\mathbb{R}^2, on peut définir, pour u=(u1,u2)u=(u_1,u_2) et v=(v1,v2)v=(v_1,v_2) :

u,vM=2u1v1+u1v2+u2v1+u2v2\langle u,v \rangle_M = 2u_1v_1 + u_1v_2 + u_2v_1 + u_2v_2

Cette forme correspond à u,vM=tUMV\langle u,v\rangle_M = {}^tU\,M\,VM=(2111)M = \begin{pmatrix} 2 & 1 \\ 1 & 1 \end{pmatrix} est symétrique. Elle est bilinéaire et symétrique par construction. Pour la positivité, on calcule u,uM=2u12+2u1u2+u22=u12+(u1+u2)20\langle u,u\rangle_M = 2u_1^2 + 2u_1u_2 + u_2^2 = u_1^2 + (u_1+u_2)^2 \geq 0, somme de deux carrés, nulle seulement si u1=0u_1=0 et u1+u2=0u_1+u_2=0, donc u=(0,0)u=(0,0). C'est bien un produit scalaire, distinct du produit canonique.

Exemple numérique : pour u=(1,2)u=(1,2), u,uM=2(1)2+2(1)(2)+(2)2=2+4+4=10\langle u,u\rangle_M = 2(1)^2+2(1)(2)+(2)^2 = 2+4+4=10, alors que le produit canonique donnerait u,u=1+4=5\langle u,u\rangle = 1+4=5. Les deux produits scalaires sur le même espace vectoriel donnent des géométries différentes (longueurs et angles distincts).

Critère général : une matrice symétrique MM définit un produit scalaire u,vM=tUMV\langle u,v\rangle_M = {}^tU MV si et seulement si MM est symétrique définie positive, c'est-à-dire tXMX>0{}^tX M X > 0 pour tout X0X \neq 0.

3. Norme associée à un produit scalaire

Si ,\langle \cdot,\cdot \rangle est un produit scalaire sur EE, on définit la norme euclidienne associée par :

x=x,x\|x\| = \sqrt{\langle x,x \rangle}

Cette quantité est bien définie (positivité du produit scalaire) et vérifie x=0    x=0\|x\| = 0 \iff x = 0 (séparation). Pour le produit scalaire canonique sur Rn\mathbb{R}^n :

x=x12+x22++xn2\|x\| = \sqrt{x_1^2 + x_2^2 + \cdots + x_n^2}

Propriété d'homogénéité : λx=λx\|\lambda x\| = |\lambda| \, \|x\| pour tout λR\lambda \in \mathbb{R}, car λx,λx=λ2x,x\langle \lambda x, \lambda x\rangle = \lambda^2 \langle x,x\rangle.

Identité remarquable (développement du carré) : pour tous x,yEx,y \in E,

x+y2=x+y,x+y=x2+2x,y+y2\|x+y\|^2 = \langle x+y,x+y\rangle = \|x\|^2 + 2\langle x,y\rangle + \|y\|^2

C'est cette identité, combinée à l'inégalité de Cauchy-Schwarz, qui permettra d'établir l'inégalité triangulaire.

4. Inégalité de Cauchy-Schwarz

Théorème (Cauchy-Schwarz) : pour tous x,yEx,y \in E,

x,yxy|\langle x,y \rangle| \leq \|x\| \, \|y\|

avec égalité si et seulement si xx et yy sont colinéaires (liés).

Démonstration : si y=0y = 0, l'inégalité est triviale (000 \leq 0). Supposons y0y \neq 0. Pour tout tRt \in \mathbb{R}, posons φ(t)=xty20\varphi(t) = \|x - ty\|^2 \geq 0 par positivité du produit scalaire. En développant :

φ(t)=xty,xty=x22tx,y+t2y2\varphi(t) = \langle x-ty, x-ty\rangle = \|x\|^2 - 2t\langle x,y\rangle + t^2\|y\|^2

C'est un trinôme du second degré en tt, de coefficient dominant y2>0\|y\|^2 > 0, qui reste 0\geq 0 pour tout tt. Son discriminant doit donc être 0\leq 0 :

Δ=4x,y24x2y20x,y2x2y2\Delta = 4\langle x,y\rangle^2 - 4\|x\|^2\|y\|^2 \leq 0 \quad \Longrightarrow \quad \langle x,y\rangle^2 \leq \|x\|^2\|y\|^2

En prenant la racine carrée (positive), on obtient x,yxy|\langle x,y\rangle| \leq \|x\|\,\|y\|. \square

Cas d'égalité : l'égalité Δ=0\Delta = 0 correspond à une racine double t0t_0 telle que φ(t0)=0\varphi(t_0) = 0, c'est-à-dire xt0y=0\|x - t_0 y\| = 0, donc x=t0yx = t_0 y : xx et yy sont colinéaires. Réciproquement, si x=λyx = \lambda y, alors x,y=λy2\langle x,y\rangle = \lambda \|y\|^2 et xy=λy2\|x\|\|y\| = |\lambda|\|y\|^2, donc x,y=xy|\langle x,y\rangle| = \|x\|\|y\|.

Exemple numérique : soit u=(1,2,1)u=(1,2,-1) et v=(3,0,4)v=(3,0,4) dans R3\mathbb{R}^3 canonique. On calcule u,v=1×3+2×0+(1)×4=3+04=1\langle u,v\rangle = 1\times3 + 2\times0 + (-1)\times4 = 3+0-4=-1. Par ailleurs u2=1+4+1=6\|u\|^2 = 1+4+1=6 donc u=6\|u\|=\sqrt6, et v2=9+0+16=25\|v\|^2=9+0+16=25 donc v=5\|v\|=5. On vérifie u,v=16×5=5612,25|\langle u,v\rangle| = 1 \leq \sqrt6 \times 5 = 5\sqrt6 \approx 12{,}25 : l'inégalité de Cauchy-Schwarz est bien satisfaite (de façon large, uu et vv n'étant pas colinéaires).

5. Inégalité triangulaire (inégalité de Minkowski)

Théorème : pour tous x,yEx,y \in E, x+yx+y\|x+y\| \leq \|x\| + \|y\|.

Démonstration : en utilisant l'identité du paragraphe 3 puis Cauchy-Schwarz :

x+y2=x2+2x,y+y2x2+2xy+y2=(x+y)2\|x+y\|^2 = \|x\|^2 + 2\langle x,y\rangle + \|y\|^2 \leq \|x\|^2 + 2\|x\|\|y\| + \|y\|^2 = (\|x\|+\|y\|)^2

Comme x+y0\|x+y\| \geq 0 et x+y0\|x\|+\|y\| \geq 0, on peut prendre la racine carrée de chaque membre pour conclure x+yx+y\|x+y\| \leq \|x\|+\|y\|. \square

Vérification numérique avec l'exemple précédent : u+v=(4,2,3)u+v=(4,2,3), donc u+v2=16+4+9=29\|u+v\|^2 = 16+4+9=29, soit u+v=295,385\|u+v\|=\sqrt{29}\approx 5{,}385. Par ailleurs u+v=6+52,449+5=7,449\|u\|+\|v\| = \sqrt6+5 \approx 2{,}449+5=7{,}449. On a bien 5,3857,4495{,}385 \leq 7{,}449.

6. Identité du parallélogramme et angle entre deux vecteurs

Identité du parallélogramme : pour tous x,yEx,y \in E,

x+y2+xy2=2x2+2y2\|x+y\|^2 + \|x-y\|^2 = 2\|x\|^2 + 2\|y\|^2

Elle découle directement du développement des deux carrés et de l'annulation des termes croisés ±2x,y\pm 2\langle x,y\rangle.

Grâce à Cauchy-Schwarz, pour x,yx,y non nuls, le rapport x,yxy\dfrac{\langle x,y\rangle}{\|x\|\,\|y\|} appartient à [1,1][-1,1], ce qui permet de définir l'angle géométrique θ[0,π]\theta \in [0,\pi] entre xx et yy par :

cosθ=x,yxy\cos \theta = \dfrac{\langle x,y\rangle}{\|x\|\,\|y\|}

Deux vecteurs non nuls sont dits orthogonaux lorsque x,y=0\langle x,y\rangle = 0, c'est-à-dire θ=π2\theta = \dfrac{\pi}{2}.

7. Distance euclidienne

La norme induit une distance sur EE par d(x,y)=xyd(x,y) = \|x-y\|. Elle vérifie les axiomes attendus : d(x,y)0d(x,y) \geq 0 avec égalité si et seulement si x=yx=y (séparation de la norme), d(x,y)=d(y,x)d(x,y)=d(y,x) (homogénéité avec λ=1\lambda=-1), et l'inégalité triangulaire d(x,z)d(x,y)+d(y,z)d(x,z) \leq d(x,y)+d(y,z), qui se déduit de l'inégalité triangulaire sur la norme appliquée à (xy)+(yz)=xz(x-y)+(y-z)=x-z.

8. Synthèse

Un produit scalaire sur EE permet de définir simultanément une norme (longueur), une distance, et un angle. Cauchy-Schwarz est l'inégalité pivot : elle borne le produit scalaire par le produit des normes, garantit que cosθ\cos\theta est bien défini dans [1,1][-1,1], et permet de démontrer l'inégalité triangulaire. Ces outils sont la base de toute la géométrie euclidienne abstraite développée dans les deux leçons suivantes (orthogonalité, projections).

Exercices

Pour le produit scalaire canonique sur R3\mathbb{R}^3, que vaut x,y\langle x,y \rangle pour x=(2,1,3)x=(2,-1,3) et y=(1,4,0)y=(1,4,0) ?

Quelle est la norme euclidienne (canonique) du vecteur x=(3,4)x=(3,4) dans R2\mathbb{R}^2 ?

Vrai ou faux : un produit scalaire doit nécessairement vérifier x,x0\langle x,x \rangle \geq 0 pour tout xx.

Deux vecteurs non nuls xx et yy sont dits orthogonaux lorsque :

Vrai ou faux : l'inégalité de Cauchy-Schwarz s'écrit x,yxy\langle x,y\rangle \leq \|x\|\,\|y\| (sans valeur absolue).

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